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Le Père Lachaise - 5 février 2008
Avec ses quarante-quatre hectares, le cimetière du Père-Lachaise est aujourd’hui le plus grand « espace vert » à l’intérieur de la capitale.
Musée à ciel ouvert et lieu de promenade à part entière, il accueille chaque année deux millions de visiteurs venus du monde entier et compte parmi les principaux sites touristiques de la capitale, au même titre que Notre-Dame, le Louvre, la tour Eiffel ou l’arc de Triomphe. Un succès bien singulier si l’on songe à la mauvaise réputation généralement associée aux cimetières, lieux sinistres et lugubres par nature, traditionnellement réservés à la douleur et au recueillement.
En 1804, l’idée du cimetière jardin tranche radicalement avec la conception traditionnelle du cimetière : un espace clos, contigu à l’église, réservé à l’inhumation des morts. Sauf pour quelques privilégiés, le lieu de la sépulture demeure anonyme, tous rejoignant la fosse commune. À la fin du XVIIIe siècle, les nouvelles exigences en matière d’hygiène remettent en cause l’existence de ces cimetières intra-muros. En 1785, le cimetière des Saints-Innocents, vaste charnier à ciel ouvert en plein coeur de la capitale, est fermé. Les millions d’ossements sont transférés dans d’anciennes carrières rebaptisées « Catacombes » . Mais il faut attendre le Consulat pour que soit créé un grand cimetière hors les murs. Conçu par l’architecte Alexandre Brongniart et l’archéologue Quatremère de Quincy à la manière d’un jardin à l’anglaise, le Père-Lachaise ouvre ses portes le 21 mai 1804.
Le nouveau cimetière met en pratique la nouvelle législation funéraire voulue par Napoléon : il est ouvert au public et même appelé à devenir un lieu de promenade. Espace laïc et universel relevant désormais de l’administration municipale, il accueille tous les citoyens sans distinction de race ni de religion. Les défunts sont inhumés en fosse commune ou dans une « concession », temporaire ou perpétuelle. Ce système de la concession qui permet aux familles d’élever en toute liberté un monument en souvenir du défunt est à l’origine du succès du Père-Lachaise. En quelques décennies, stèles, colonnes, sarcophages, chapelles et mausolées se multiplient. L’emplacement de la sépulture étant libre, des regroupements s’opèrent par confession religieuse, affinité artistique ou sensibilité politique. Ainsi naissent le « secteur des Protestants », le « Bosquet Delille » pour les artistes ou le « Carré des maréchaux » pour les compagnons et fidèles de Napoléon.
Sous la Restauration, le Père-Lachaise devient un haut lieu d’expression politique, les obsèques des opposants au régime fournissant l’occasion de grandes contestations sous le prétexte d’hommage public rendu aux défunts.
Cette fonction particulière du cimetière se poursuivra sous les IIIe et IVe Républiques autour du « Mur des Fédérés », symbole de la Commune de Paris qui sera le plus fort catalyseur. Ces grandes liturgies appartiennent désormais à l’histoire. Mais, pour les visiteurs d’aujourd’hui, c’est bien cette atmosphère de pèlerinage qui constitue encore l’attrait principal du Père-Lachaise. Pèlerinages sur les tombes des grandes gloires du passé mais aussi des grandes figures populaires du XXe siècle tels Édith Piaf, Yves Montand, Jim Morisson... Ainsi, loin d’être un lieu figé dans le passé, le Père-Lachaise demeure un espace sillonné par les vivants : personnel du cimetière, gens du quartier, familles endeuillées, touristes et promeneurs du dimanche assurent cette délicate alchimie entre passé et présent.

La crémation peut être source de querelles jusqu'alors méconnues - 29 janvier 2008
A qui revient l'urne funéraire? Où peut-on la conserver? A la justice, parfois, de trancher
Après les obsèques de son compagnon, Mme L. a, selon les vœux du défunt, conservé l'urne funéraire. Mais elle n'était pas mariée. Et les parents du disparu, eux aussi, voulaient les cendres. La cour d'appel de Douai leur a donné gain de cause, après deux ans de procédure. La concubine a dû rendre l'urne, mais aussi un barbecue, une Mobylette en panne, un portefeuille, un livre de cuisine, une caisse à outils... Car la justice a mis tous ces objets dans le même sac.
es cendres ont un statut particulier. «La jurisprudence les range dans les souvenirs de famille», explique Xavier Labbée, avocat et professeur d'éthique à l'université Lille II. Ces souvenirs sont définis comme des objets uniques, à forte valeur affective. Portrait de la grand-mère, médailles de guerre ou broderies, ils appartiennent à tout le monde. En cas de désaccord, un membre de la famille, généralement l'aîné, en a la garde. «Dans les faits, l'urne est remise à l'organisateur des funérailles», précise le spécialiste. C'est là que les ennuis commencent.

Pour un cercueil, c'est très simple. Il n'y a qu'une seule destination: le cimetière. Pour cause de salubrité, un arsenal réglementaire encadre l'inhumation. Avec une urne, pas de problèmes d'hygiène. Mais qu'en faire? Tout se complique. Le Code général des collectivités territoriales recense les multiples possibilités: dispersion des cendres dans la nature, urne scellée sur un monument funéraire, placée dans un caveau, un colombarium, conservée à domicile... Autant de motifs de brouilles quand la personne disparue n'a pas indiqué ses dernières volontés par écrit.
Mme H. en a fait la douloureuse expérience quand son amant s'est tué dans un accident de voiture - «Après une relation de dix ans, alors qu'il avait décidé d'entamer une procédure de divorce», tient-elle à préciser. Les employés des pompes funèbres se souvenaient de cette femme effondrée le jour de la cérémonie. Lorsque, quelques jours après, elle passe récupérer l'urne, ils la lui remettent donc sans hésiter. «J'ai répandu ses cendres autour de ma maison et dans une clairière où nous nous rendions souvent tous les deux, raconte-t-elle. Il m'avait dit que c'était son souhait, s'il disparaissait. Je ne pouvais le trahir.» L'épouse a porté plainte pour escroquerie. Mme H. a été relaxée.
«Laissons un testament pour éviter des drames», implore l'avocate Catherine Hennequin. Elle représentait une des parties dans une affaire qui a marqué les experts. Gérard décède des suites d'une longue maladie. A sa mort, les témoignages rapportant ses vœux pour la destination de ses cendres divergent. Aux uns, il aurait indiqué une préférence pour le caveau familial, dans l'Aveyron. Aux autres, il aurait expliqué qu'il souhaitait qu'elles demeurent à Paris, là où il avait refait sa vie. La justice n'a pas su trancher. Le partage des cendres a été prononcé: une partie pour la fille issue d'un premier mariage et ses grands-parents, l'autre pour la veuve et son petit garçon. Il arrive que les pompes funèbres conseillent elles-mêmes cette solution aux familles. «C'est parfois le seul moyen d'éviter un procès», assure Gérard Veclin, dirigeant du réseau France Obsèques Liberté. Il existe d'ailleurs des boîtes de petite contenance et des pendentifs pour conserver sa part du défunt.
Les conflits autour des urnes funéraires se multiplient. La crémation a connu un succès spectaculaire en France. A peine 5 000 personnes faisaient ce choix en 1980. Deux décennies plus tard, en 2002, elles sont 110 000, soit 1 personne sur 5. Cette pratique est à l'origine d'une nouvelle source de malentendus au sein des familles. Celles-ci ne se querellent plus seulement pour l'héritage. Elles se disputent également l'urne du défunt. Les tribunaux sont sommés d'arbitrer.
Bien souvent, les disputes autour de l'urne ne sont que des prétextes. «Des conflits existaient avant et le mort sert de révélateur», explique Michel Hanus, psychanalyste et président du Comité national d'éthique du funéraire. Divorces, remariages, enfants de lits différents... les risques de démêlés augmentent au gré des recompositions familiales. Ainsi, la fille de Philippe reposait en paix. Mais, sept mois après l'enterrement, l'ex-femme de ce dernier réclame le droit d'exhumer le corps de leur enfant, de procéder à une crémation et de conserver les cendres chez elle. Le tribunal donne son feu vert. Pour Philippe, c'est une catastrophe. «Il n'y avait plus de tombe, je ne pouvais plus me recueillir, soupire-t-il. Il était hors de question que j'aille chez mon ancienne épouse: nous étions fâchés.» En appel, la justice a entendu sa douleur. Un peu tard. Sa fille a réintégré le cimetière... mais au colombarium. «Certains proches du défunt veulent s'accaparer l'urne et priver les autres d'un lieu de mémoire», constate Maurice Thoré, président de la Fédération française de crémation.

Conservée à domicile, l'urne finit presque toujours par se révéler encombrante, assurent en chœur les spécialistes de la crémation. Ainsi une femme a-t-elle demandé le divorce parce qu'elle ne supportait plus le couple à trois formé avec son mari et la précédente épouse, posée sur la cheminée. Une sorte de polygamie post-mortem. Un jour, Estelle rend visite à son père. Stupeur: le vase en forme de livre qui contient les restes de sa mère a disparu du buffet de la salle à manger. «Mon père l'avait déplacé, car il voulait faire des travaux avant d'accueillir sa nouvelle compagne, s'indigne-t-elle. Il avait mis maman dans la buanderie, à côté des boîtes de conserve; c'était comme s'il la chassait de la maison.» Estelle s'empare des cendres et les emporte. Son père menace de la traîner en justice. Un conciliateur de la mairie parviendra à un modus vivendi. La fille accepte de restituer l'objet du litige et le père cède sur l'emplacement. L'urne a réintégré le salon. «Il l'a voulue, il l'assume, murmure-t-elle. Quant à celle qui a pris la place de ma mère, c'est un peu sa punition.»

Un vide juridique entoure ces pratiques funéraires récentes. «Que fera l'Etat quand il trouvera une urne dans une succession vacante? Va-t-on la retrouver à la Grande Braderie de Lille? Peut-on mettre une urne à la poubelle? Que faire si l'un des héritiers s'oppose à la vente de la maison parce que les cendres du père ont été dispersées dans le jardin?» s'interroge Xavier Labbée. On peut être poursuivi pour atteinte à l'intégrité d'un cadavre ou pour violation d'une sépulture, mais l'urne et les cendres ne sont pas protégées par le Code pénal. Pour Damien Dutrieux, chargé d'enseignement à l'université de Valenciennes et auteur de La Crémation (MB Editions), la seule solution consiste à mettre l'urne dans un colombarium ou un caveau, ou bien à la sceller sur une tombe. «Elle bénéficie ainsi par procuration du statut des sépultures.»
Le sénateur socialiste Jean-Pierre Sueur, à l'origine du texte qui a libéralisé le secteur funéraire en 1993, a déposé une proposition de loi pour que «les cendres soient respectées et protégées». «La plupart des pays européens ont une législation dans ce domaine», précise l'ancien secrétaire d'Etat. Faut-il alors interdire la conservation des cendres à domicile, comme le proposent des juristes, et éviter ainsi des complications? «Ramener les cendres chez soi, c'est garder un être cher encore un peu, tempère Olivier Gehin, directeur de Funéraire Magazine. S'en séparer est douloureux et peut prendre des années.» Délicat de revenir en arrière, estime également le Comité national d'éthique du funéraire. Mais, quand le défunt n'a pas exprimé sa volonté de voir ses cendres dispersées, «la meilleure place est sans doute au cimetière», précise son président, Michel Hanus. Dans un espace collectif dédié aux morts, où tout le monde peut se recueillir.


La représentation de la mort : l'art funéraire
En dépit du discours sur la mort qui abonde depuis l'apparition de l'écriture, l'image reste le mode d'expression le plus dense et le plus direct de l'homme devant le mystère du passage, car la mort a quelque chose d'indicible. Si elle est une évidence de fait, la mort reste toujours un scandale éveillant chez ceux qui en sont les témoins curiosité et horreur mais aussi incompréhension. Comment alors représenter, « signifier » ce qui par nature échappe au sens ? Le caractère déconcertant et même vertigineux de la mort tient à cette contradiction : c'est d'une part un phénomène accidentel qui a des dimensions métaphysiques, infinies ou mieux, pas de dimension du tout, d'autre part un événement familier, naturel. Puisque la mort est à la fois une abstraction et une réalité empirique, l'analyse de son traitement artistique doit prendre en compte différents types d'image : il s'agit tantôt de véritables morts, d'individus singuliers et donc d'art ou de fonction funéraire ; tantôt d'images de morts plus ou moins imaginés qui sont à considérer en tant que motifs picturaux (l'image est alors pure représentation et non acte) ; enfin, il est aussi question de figures de la mort, plus ou moins allégorisée.
« Tout le monde est le premier à mourir » affirme Ionesco dans Le Roi se meurt. Or c'est bien cette toujours nouvelle banalité de chaque mort qui fait de ce thème une source inépuisable d'inspiration. Comme le sentiment amoureux, la mort est un motif récurrent par lequel toute recréation est une création, tout imitateur un initiateur.
Les représentations de la mort ou plutôt de morts trouvent leur origine dans l'art funéraire. Les tombeaux et cimetières de l'Antiquité sont marqués de peintures, de sculptures et d'inscriptions. Pour perpétuer les traits des Pharaons, les Egyptiens développèrent la pratique des masques mortuaires placés sur les sarcophages. On peut en voir une variante plus moderne dans les Portraits du Fayoum exécutés par des artistes grecs et romains du Ier au IVè siècle de notre ère ; ils représentaient le mort au cours des funérailles. Mais si l'art funéraire a pour but de préserver la mémoire du mort, de "l'immortaliser", il doit aussi parfois accompagner le mort dans l'au-delà et donc être essentiellement éphémère, à l'image des représentations en papier brûlées avec le défunt.
A partir du onzième siècle, en Europe, pour les tombeaux de personnes importantes, on représente la forme corporelle du mort, révélant moins la ressemblance physique que l'idée du personnage. Ce sont les gisants. Derrière les apparences, ces personnages ne sont en fait ni morts, ni vivants, mais, bienheureux, ils reposent . La mort n'apparaît donc pas de manière choquante. Progressivement les sculptures sont de moins en moins idéalisées et de plus en plus individualisées. Dans la sculpture des tombeaux du quatorzième siècle apparaissent les transis, des cadavres en voie de déliquescence, qui mettent l'accent sur la réalité matérielle de la mort. Il ne s'agit plus de représenter une image du vivant, encore moins un état idéal du défunt, mais bien de montrer ce qu'est un mort. Du XIIIè au XVè siècle, on assiste ainsi à une invasion du thème macabre dans les représentations de la mort : on passe d'une mort acceptée , au sein d'un parcours chrétien attendu, à une mort redoutée, qui n'est plus que le couperet qui nous sépare à jamais de ce monde. Les triomphes de la mort figurent la mort comme une faucheuse qui écrase les vivants sans qu'ils s'en doutent. La plupart des historiens interprètent une iconographie aussi radicale comme une manifestation de la peur des pestes.
Si l'art funéraire rassemble des représentations hétéroclites de morts, il comprend aussi des monuments uniquement commémoratifs : stèles, cénotaphes (étymologiquement, tombeaux vides).
La mort est en effet un sujet tout autant iconoclaste qu'iconophile. Il en est de même dans les autres arts : la mort d'une personne a donné lieu à bien des oeuvres de douleur et de deuil (épitaphes, consolation, déploration, "tombeau", chant de mort, marche funèbre...) mais elle requiert aussi une certaine retenue et peut bloquer l'inspiration artistique ; ainsi Mallarmé a-t-il essayé en vain d'écrire un tombeau sur la mort de son petit garçon ; s'il a écrit "Demain dès l'aube ...", Victor Hugo, dans Les Contemplations, figure la mort de sa fille par une page blanche ; et ce n'est qu'au dernier vers du Dormeur du val que Rimbaud, avec une froide indifférence, dévoile au lecteur que le sommeil en apparence tranquille du soldat est le sommeil d'un mort. Ce même mélange de réserve, d'anonymat, de silence et de dramatisation deïctique sous-tend l'installation de Boltanski, Les Suisses morts, qui peut être comparée à bien des égards à un monument funéraire. L'artiste cherche aussi bien à rendre présents ces morts qu'à dire, sur un mode subversif propre à l'art moderne, l'impossibilité de toute tentative de restitution du passé et l'absurde banalité de la mort.